May 29, 2008

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Nous enquêtons sur les atteintes aux droits humains, révélons nos conclusions et cherchons à ce que les contrevenants soient tenus pour responsables de leurs actes. Nous appelons les gouvernements et toute personne au pouvoir à mettre fin aux pratiques irrespectueuses des droits humains et à se plier aux règles du droit international en la matière. Nous invitons le grand public et la communauté internationale à s'engager dans la défense des droits humains pour tous. Human Rights Watch est une organisation non gouvernementale indépendante. Ses fonds proviennent de contributions financières d'individus et de fondations du monde entier. Human Rights Watch n'accepte aucun appui financier, direct ou indirect, en provenance de gouvernements.
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Côte d'Ivoire : Il faut mettre fin à l'impunité dont jouit un groupement estudiantin pro-gouvernemental

« Depuis des années, le gouvernement ivoirien, faisant preuve d'un esprit partisan, a régulièrement omis d'enquêter sur les délits criminels graves perpétrés par des membres de la FESCI et de poursuivre ou de punir les auteurs de ces actes. L'impunité dont jouissent les groupements tels que la FESCI doit cesser dès maintenant afin de créer un climat propice à des élections pacifiques. »
Corinne Dufka, directrice pour l'Afrique de l'Ouest à Human Rights Watch

(Abidjan, le 21 mai 2008) – Le gouvernement de la Côte d'Ivoire devrait adopter des mesures immédiates visant à mettre un terme à l'impunité dont jouissent les membres d'un groupement estudiantin pro-gouvernemental responsable de nombreux actes de violence et de comportements criminels, a déclaré Human Rights Watch dans un rapport publié aujourd'hui.

Depuis 2002, lorsqu'un coup d'État manqué a plongé le pays dans une crise politico-militaire, la Fédération Estudiantine et Scolaire de Côte d'Ivoire (FESCI), qualifiée soit de « milice pro-gouvernementale », soit de « mafia », s'est rendue responsable de violences à caractère politique et criminel, notamment de meurtres, d'agressions, d'extorsion et de viols. Les attaques ont souvent ciblé de supposés opposants au parti au pouvoir, le Front Populaire Ivoirien (FPI).   « Depuis des années, le gouvernement ivoirien, faisant preuve d'un esprit partisan, a régulièrement omis d'enquêter sur les délits criminels graves perpétrés par des membres de la FESCI et de poursuivre ou de punir les auteurs de ces actes », a déploré Corinne Dufka, directrice pour l'Afrique de l'Ouest à Human Rights Watch. « L'impunité dont jouissent les groupements tels que la FESCI doit cesser dès maintenant afin de créer un climat propice à des élections pacifiques. »

Le rapport de 111 pages, intitulé « ‘La meilleure école' : La violence estudiantine, l'impunité et la crise en Côte d'Ivoire », décrit en détail comment, au cours des dernières années, les membres de la FESCI ont été impliqués dans des attaques à l'encontre de ministres de l'opposition, de magistrats, de journalistes ainsi que d'organisations de défense des droits humains, entre autres. Selon ce qui ressort d'entretiens réalisés avec des victimes et des témoins, le groupement estudiantin a tué, violé et violemment passé à tabac des étudiants perçus comme des sympathisants de la rébellion basée dans le nord ou de l'opposition politique.  

Par ailleurs, la FESCI est régulièrement associée à un comportement de type « mafieux », se livrant notamment à l'extorsion et au racket auprès de commerçants travaillant sur les sites des universités et écoles secondaires ou aux abords de ceux-ci. En tandem avec d'autres groupements de jeunes pro-gouvernementaux tels que les Jeunes Patriotes, les membres de la FESCI ont été mobilisés à de nombreuses reprises depuis 2002 pour entraver le processus de paix en Côte d'Ivoire à des moments cruciaux, au profit du FPI au pouvoir. Les actions de la FESCI, tant sur les campus qu'en dehors, ont sérieusement miné la liberté d'expression, de réunion et d'association.  

Les conclusions de Human Rights Watch sont basées sur des travaux de recherche effectués pendant cinq semaines à Abidjan et Bouaké. Le rapport décrit les racines et les actions de la FESCI, ainsi que la complaisance, voire parfois la complicité du gouvernement dans la violence et les crimes perpétrés par les membres de cette association.  

Au cours de leurs entretiens avec Human Rights Watch, des policiers, des professeurs et des étudiants ont évoqué le manque de volonté affiché par les forces de sécurité de l'État pour intervenir face à la conduite criminelle des membres de la FESCI. Un policier interrogé par Human Rights Watch a exprimé sa frustration devant à ce qu'il perçoit comme une incapacité de sa part à agir face aux exactions commises par la FESCI : « Aujourd'hui, la FESCI fait ce qu'elle veut et il ne se passe rien. Elle jouit d'une impunité totale. Les membres de la FESCI ne sont jamais punis et ils ne le seront jamais parce que les gens au pouvoir les soutiennent. Nous connaissons ceux d'entre eux qui ont tué, volé et tabassé mais nous ne pouvons rien faire contre eux dans le système actuel. »  

Plusieurs membres du syndicat des professeurs d'université interrogés par Human Rights Watch ont décrit l'effet que la violence perpétrée par la FESCI produit sur le campus : « En ce qui concerne la liberté d'expression, nous les professeurs faisons attention à tout ce que nous disons et faisons à propos de la FESCI. Les politiciens, la police et l'armée ne vous aideront pas si vous êtes menacés par la FESCI. La FESCI peut assassiner et l'enquête ne mènera jamais nulle part. »  

Certains membres de la FESCI interviewés en vue du rapport semblaient se délecter de l'impunité dont ils jouissent. Un étudiant s'est vanté du fait qu'un simple coup de fil suffit dans bien des cas pour libérer un membre de la FESCI qui a des problèmes avec la police : « Si quelqu'un se fait arrêter, disons pour avoir tabassé un chauffeur de taxi, nous allons en masse au poste de police et annonçons que nous sommes de la FESCI et nous libérons la personne. »  

Il y a un an aujourd'hui, des membres de la FESCI ont pris d'assaut et saccagé le siège de deux des principales organisations ivoiriennes de défense des droits humains, la Ligue Ivoirienne des Droits de l'Homme (LIDHO) et Actions pour la Protection des Droits de l'Homme (APDH). La FESCI s'en est prise à ces organisations soi-disant en raison de leur soutien aux professeurs d'université en grève qui réclamaient une amélioration de leurs conditions de travail. Depuis lors, les efforts déployés par les deux associations pour obtenir justice suite aux attaques se sont révélés peu fructueux.  

« Le fait que deux des organisations de défense des droits humains les plus importantes de Côte d'Ivoire ne soient pas en mesure d'obtenir justice pour les attaques menées par la FESCI contre leur siège est emblématique de l'injustice à laquelle se heurtent beaucoup de victimes de ce groupement estudiantin à travers tout le pays », a souligné Corinne Dufka.  

Aux termes du droit international des droits humains, le gouvernement ivoirien a l'obligation de respecter le droit à la vie, à l'intégrité physique, à la liberté et la sécurité de la personne, ainsi que le droit à la liberté d'expression, d'association et de réunion. Il lui incombe notamment d'empêcher des acteurs privés tels que la FESCI de porter atteinte à ces droits et s'ils les bafouent, il est tenu de les poursuivre en justice.  

Lors d'un entretien réalisé le 26 mars dernier avec Human Rights Watch, le Secrétaire général actuel de la FESCI, Augustin Mian, a reconnu « qu'il y a eu de la violence et d'autres problèmes » et s'est engagé à créer « une nouvelle FESCI, mûre, qui tourne le dos à la violence ». Human Rights Watch se réjouit de ces déclarations et appelle en même temps le gouvernement de la Côte d'Ivoire à prendre des mesures visant à mettre fin à l'impunité qui permet aux activités violentes des groupes de jeunes de se poursuivre librement. Les actions qui s'imposent sont notamment l'ouverture d'une enquête immédiate de la police au sujet des crimes commis par des membres d'associations de jeunes telles que la FESCI.  

« Mettre un terme à la violence dont la vie universitaire est aujourd'hui devenue synonyme en Côte d'Ivoire requerra un engagement à long terme de la part du gouvernement, en particulier des ministères de l'enseignement supérieur, de l'intérieur et de la justice », a relevé Corinne Dufka.  

Au cours des huit dernières années, la Côte d'Ivoire a été rongée par une crise sociale, politique et militaire qui a accéléré le déclin économique, approfondi les clivages politiques et ethniques, provoqué la partition de facto du pays entre le sud contrôlé par le gouvernement et le nord contrôlé par les rebelles, et conduit à des violations des droits humains d'une ampleur inédite depuis l'indépendance de la nation. Les groupements de jeunes – pro-gouvernementaux et pro-rebelles – ont joué un rôle important dans la crise, les deux camps ayant à la fois infligé et subi des actes d'une extrême violence. La FESCI est le berceau où ont été nourris la plupart de ces mouvements de jeunes.  

Depuis la signature en mars 2007 d'un accord de paix entre le gouvernement et les rebelles basés dans le nord, l'Accord de Ouagadougou, les tensions politiques se sont atténuées sur tout le territoire de la Côte d'Ivoire, poussant les groupes pro-gouvernementaux tels que la FESCI et les Jeunes Patriotes à se faire plus discrets. Néanmoins, si les tensions politiques venaient à réapparaître, en particulier à la veille de l'élection présidentielle pour l'instant prévue fin novembre 2008, beaucoup d'observateurs politiques craignent que ces groupes reprennent immédiatement les activités pour lesquelles ils se sont rendus tristement célèbres au plus fort de la crise.  

« Le fait que l'Accord de Ouagadougou ait réussi à réduire les tensions a créé un climat propice pour combattre le vieux problème de l'impunité en Côte d'Ivoire », a déclaré Corinne Dufka. « Le gouvernement devrait tirer parti de cette opportunité pour s'attaquer à cette question qui non seulement nuit à la liberté d'expression, de réunion et d'association mais mine également l'État de droit et les perspectives de paix à long terme. »
 

Carte de la Côte d'Ivoire

AGEECI

Association Générale des Élèves et Étudiants de Côte d'Ivoire.

APDH

Actions pour la Protection des Droits de l'Homme .

CECOS

Centre de Commandement des Opérations de Sécurité , force d'élite de réaction rapide chargée de combattre la criminalité à Abidjan et dont les membres proviennent de l'armée, de la gendarmerie et de la police.

CEDEAO

Communauté Économique Des États de l'Afrique de l'Ouest .

COJEP

Congrès Panafricain des Jeunes Patriotes , plus connu sous le nom de Jeunes Patriotes .

CROU

Centre Régional des Œuvres Universitaires .

FANCI

Forces Armées Nationales de Côte d'Ivoire .

FDS

Forces de Défense et de Sécurité , terme utilisé pour se référer collectivement à l'armée (FANCI), la gendarmerie et la police.

FESCI

Fédération Estudiantine et Scolaire de Côte d'Ivoire.

FN

Forces Nouvelles , alliance de trois mouvements armés différents qui a déclenché la rébellion dans le nord de la Côte d'Ivoire en 2002.

FPI

Front Populaire Ivoirien, parti au pouvoir du Président Laurent Gbagbo.

JFPI

Jeunesse du FPI .

JRDR

Jeunesse du RDR .

LIDHO

Ligue Ivoirienne des Droits de l'Homme .

MEECI

Mouvement des Étudiants et Élèves de Côte d'Ivoire .

MIDH

Mouvement Ivoirien des Droits de l'Homme .

MJP

Mouvement pour la Justice et la Paix , mouvement rebelle armé qui a vu le jour dans l'ouest de la Côte d'Ivoire en 2002, intégré plus tard dans les Forces Nouvelles.

MPCI

Mouvement Patriotique de Côte d'Ivoire, groupe rebelle armé qui s'est emparé du contrôle du nord de la Côte d'Ivoire en 2002, à lui seul la plus grande composante des Forces Nouvelles.

MPIGO

Mouvement Populaire Ivoirien du Grand Ouest , mouvement rebelle armé qui a vu le jour dans l'ouest de la Côte d'Ivoire en 2002, intégré plus tard dans les Forces Nouvelles.

ODELMU

Observatoire des Droits et des Libertés en Milieu Universitaire .

ONG

Organisation non gouvernementale.

ONU

Organisation des Nations Unies.

ONUCI

Opération des Nations Unies en Côte d'Ivoire .

PCRCI

Parti Communiste Révolutionnaire de Côte d'Ivoire , parti d'opposition dirigé par Ekissi Achy.

PDCI-RDA

Parti Démocratique de Côte d'Ivoire – Rassemblement Démocratique Africain, parti au pouvoir depuis l'indépendance en 1960 jusqu'au coup d'État de 1999. Actuellement parti d'opposition dirigé par l'ex-président Henri Konan Bédié.

RDR

Rassemblement des Républicains , parti d'opposition dirigé par l'ancien premier ministre Alassane Dramane Ouattara.

RHDP

Rassemblement des Houphouétistes pour la Démocratie et la Paix , alliance de partis d'opposition regroupant le PDCI, le RDR et l'UDPCI.

RTI

Radio-Télévision Ivoirienne , la chaîne de télévision nationale.

SOAF

Solidarité Africaine .

UDPCI

Union pour la Démocratie et la Paix en Côte d'Ivoire, parti d'opposition créé par le Général Robert Gueï, ex-dirigeant militaire de la Côte d'Ivoire, et dirigé aujourd'hui par Albert Mabri Toikeusse.

UA

Union Africaine .

UPLTCI

Union pour la Libération Totale de la Côte d'Ivoire .

   

Résumé

Témoignant d'un esprit partisan, le gouvernement ivoirien a régulièrement omis d'enquêter, de poursuivre ou de punir les délits criminels qui auraient été commis par des membres d'une association d'étudiants appelée Fédération Estudiantine et Scolaire de Côte d'Ivoire (FESCI). La plupart des membres de la FESCI sont d'ardents partisans du Président Laurent Gbagbo, autrefois professeur d'université, et de son parti au pouvoir, le Front Populaire Ivoirien (FPI). Aujourd'hui, la FESCI est tour à tour qualifiée de « milice pro-gouvernementale » violente ou de « mafia » par les journalistes, les organisations non gouvernementales (ONG), voire par des responsables du gouvernement ivoirien.

Depuis 2002 au moins, la FESCI se livre à des violences à caractère politique et criminel, notamment des agressions, de l'extorsion et des viols, ciblant souvent de supposés opposants au parti au pouvoir. Au cours des dernières années, des membres de la FESCI ont été impliqués dans des attaques commises entre autres contre des ministres de l'opposition, des magistrats, des journalistes et des organisations de défense des droits humains. Des étudiants perçus comme étant associés à la rébellion basée dans le nord ou à l'opposition politique ont été tués, violés ou brutalement passés à tabac. Par ailleurs, la FESCI adopte fréquemment un comportement criminel de type « mafieux »,  pratiquant l'extorsion et le racket auprès de commerçants qui travaillent dans les complexes universitaires et scolaires ou aux abords de ceux-ci. Oeuvrant en tandem avec d'autres groupes de jeunes pro-gouvernementaux tels que les Jeunes Patriotes, les membres de la FESCI ont été mobilisés à plusieurs reprises depuis 2002 pour entraver le processus de paix en Côte d'Ivoire à des moments cruciaux au profit du FPI.

En principe, la FESCI est un syndicat estudiantin non partisan créé pour représenter l'ensemble du corps étudiant et chercher à améliorer les conditions des étudiants dans les universités et écoles secondaires. La FESCI a démarré en tant que groupement estudiantin pro-démocratique, début 1990, dans le but d'inciter à une réforme du système à parti unique. Étiquetée à l'époque comme subversive par le gouvernement, l'organisation a été officiellement interdite et contrainte à la clandestinité peu après sa création, bon nombre de ses dirigeants étant pourchassés et emprisonnés, et elle n'a refait surface qu'en 1997.

L'histoire de la transformation de la FESCI, association de militants de la démocratie multipartite devenus partisans politiques, de victimes de la persécution gouvernementale métamorphosées en criminels violents protégés par le gouvernement, suit intimement le cours tumultueux de l'histoire vécue par la Côte d'Ivoire au fil des deux dernières décennies.

Depuis 2000, la Côte d'Ivoire est rongée par une crise sociale, politique et militaire qui a accéléré le déclin économique, approfondi les clivages politiques et ethniques et conduit à des violations des droits humains d'une ampleur inédite depuis l'indépendance de la nation. Cette crise est, à bien des égards, l'histoire des frustrations et de l'aliénation de la jeunesse ivoirienne. Au cours des huit dernières années, les membres de groupements de jeunesse ont à la fois aidé à fomenter une rébellion armée qui a débouché sur un coup d'État manqué en 2002—divisant le pays entre le nord contrôlé par les rebelles et le sud contrôlé par le gouvernement— et rejoint les milices pro-gouvernementales pour lutter contre la rébellion.  Les groupes de jeunes ont fait à la fois office de pions dans une guerre par procuration menée par des forces politiques et militaires rivales, et d'acteurs de premier plan dans le drame qui se joue et la crise dans laquelle a sombré la nation. La FESCI est le berceau où ont été nourris la plupart de ces mouvements de jeunes.

Le présent rapport décrit les racines et les actions de la FESCI, ainsi que la complaisance, voire parfois la complicité, du gouvernement dans les violences et les crimes perpétrés par les membres de l'association.

Depuis 2002 au moins, en particulier dans le système universitaire d'Abidjan, la FESCI a pris le contrôle de nombreux aspects de la vie sur le campus, décidant de qui peut vivre dans une résidence universitaire ou même quels marchands sont autorisés à vendre de la nourriture aux étudiants. Certains étudiants, surtout ceux appartenant à une organisation estudiantine rivale perçue par la FESCI comme éprouvant de la sympathie pour les rebelles, craignent de mettre le pied sur le campus en raison d'attaques menées précédemment par la FESCI contre leurs membres. Prises dans leur ensemble, les actions de la FESCI sur le campus et en dehors ont un effet réfrigérant sur la liberté d'expression et d'association des autres étudiants et des professeurs. La crainte suscitée par la FESCI jette une ombre sur la transparence des débats et des réunions publiques et force les organisations estudiantines rivales à restreindre drastiquement leurs activités publiques.

Les attaques perpétrées par la FESCI telles que celles décrites dans le présent rapport ont été menées dans une impunité presque totale, souvent sous le regard passif des forces de sécurité gouvernementales, y compris de la police et de la gendarmerie. En quelques occasions, les forces de sécurité ont directement participé aux violations des droits humains aux côtés des membres de la FESCI. Cette impunité a servi à enhardir les membres de l'association, qui semblent se sentir intouchables, et elle a débouché sur la quasi institutionnalisation de la violence en milieu universitaire.

Bon nombre des actes de violence impliquant des membres de la FESCI et décrits dans ce rapport ont été largement rapportés dans la presse ivoirienne et étaient bien connus des policiers, juges et autres fonctionnaires du gouvernement interrogés par Human Rights Watch. Plusieurs des victimes de la FESCI ont déposé plainte officiellement auprès des autorités compétentes. Néanmoins, rares sont les cas où un membre de la FESCI a fait l'objet d'une enquête, et beaucoup plus rares encore ceux où il y a eu jugement et condamnation. Les personnes avec lesquelles nous nous sommes entretenus—des étudiants aux professeurs en passant par les policiers et les juges—affirment que la FESCI jouit d'une impunité quasi totale en raison de son soutien fidèle au Président Gbagbo et à son parti au pouvoir, le FPI.

La FESCI est devenue un terrain d'entraînement pour les leaders ivoiriens en herbe. Guillaume Soro, chef des rebelles des Forces Nouvelles et actuel premier ministre au sein d'un gouvernement d'union, a dirigé la FESCI de 1995 à 1998. Charles Blé Goudé, chef des Jeunes Patriotes, un groupement pro-gouvernemental ultranationaliste, a été à la tête de la FESCI de 1999 à 2001. L'aile jeune de plusieurs grands partis politiques est ou a été dirigée par d'anciens leaders de la FESCI.

Le système d'enseignement supérieur ivoirien semble produire une génération de dirigeants qui se sont fait les dents en politique dans un climat d'intimidation, de violence et d'impunité, où le dissentiment et la divergence d'opinion sont brutalement réprimés. Ce système ne constitue pas « la meilleure école » pour la démocratie ivoirienne—et le gouvernement de la Côte d'Ivoire devrait agir sans délai et de manière concertée pour imposer un changement.

Au regard du droit international des droits humains, le gouvernement ivoirien a l'obligation de respecter le droit à la vie, à l'intégrité physique, à la liberté et la sécurité de la personne, ainsi que le droit à la liberté d'expression, d'association et de réunion—notamment en prenant les mesures qui s'imposent pour empêcher des acteurs privés de porter atteinte à ces droits et pour les poursuivre en justice s'ils les bafouent. Pourtant, les membres de la FESCI ont pu commettre des crimes presque en toute impunité.

Le sentiment partagé par beaucoup d'Ivoiriens selon lequel les groupes pro-gouvernementaux comme la FESCI sont effectivement « au-dessus de la loi » en raison de leur allégeance au parti au pouvoir sape le respect envers des institutions qui constituent les fondements essentiels de l'État de droit, notamment des tribunaux impartiaux et indépendants et une police respectueuse des droits, et mine les perspectives à long terme d'instauration d'une société pacifique.

Mettre un terme à la violence dont la vie universitaire est aujourd'hui devenue synonyme en Côte d'Ivoire requerra un engagement soutenu de la part du gouvernement, spécialement des ministères de l'enseignement supérieur, de l'intérieur et de la justice. Une première mesure importante serait de mettre en place un groupe de travail mixte qui se réunirait régulièrement pour observer les violences et autres activités criminelles commises dans les écoles et aux abords de celles-ci, et qui coordonnerait les actions appropriées à mener en réponse à ces actes.

Mettre fin à l'impunité qui permet aux actes de violence de se perpétuer librement supposera une volonté politique de la part des plus hauts dirigeants de l'État, ainsi que des leaders des principaux partis politiques ivoiriens, qui doivent s'engager à appuyer les enquêtes et les poursuites judiciaires pour les crimes perpétrés par les groupes de jeunes tels que la FESCI, à la fois sur les campus et en dehors. Par ailleurs, lors des prochaines élections présidentielles, les partis politiques doivent contribuer à la mise en route d'un dialogue national sur le thème de la violence dans les écoles et les universités en proposant une plateforme visant à atténuer ce problème. Ceci s'avérera crucial pour endiguer les violences qui pourraient survenir à l'occasion des prochaines élections présidentielles, pour l'instant prévues fin novembre 2008.

 

Recommandations

À la Présidence

  • Dénoncer publiquement les violences estudiantines, en particulier celles commises par les organisations d'étudiants, et appeler les dirigeants étudiants à faire en sorte que leurs organisations et leurs membres respectent la loi et les réglementations de leur établissement.
  • S'engager publiquement à appuyer les enquêtes et les poursuites judiciaires liées aux violations des droits humains et aux activités criminelles auxquelles se livrent des groupes pro-gouvernementaux tels que la FESCI.
  • Mettre sur pied un groupe de travail mixte composé de membres provenant des ministères de l'enseignement supérieur, de l'intérieur et de la justice, se réunissant régulièrement pour examiner les violences perpétrées dans les écoles et aux abords de celles-ci et pour coordonner les actions appropriées à mener en réponse aux activités criminelles et aux menaces contre la liberté de l'enseignement.

Au Ministère de la Justice

  • Ouvrir des enquêtes et engager des poursuites à l'encontre des membres de la FESCI impliqués dans des crimes violents, notamment des meurtres, des agressions, des viols et autres pratiques mafieuses telles que l'extorsion et le racket, dans les universités et les écoles secondaires et aux abords de celles-ci.

Au Ministère de l'Intérieur

  • Donner clairement et publiquement l'ordre à la police et aux autres forces de sécurité de veiller à ce que la FESCI et les autres groupements estudiantins, indépendamment de leurs affiliations politiques, soient forcés d'opérer dans les limites autorisées par la loi et ne puissent pas agir impunément.
  • Mettre sur pied une unité de police spécialement investie du pouvoir et de la responsabilité de patrouiller et de maintenir l'ordre sur les campus et dans les cités universitaires.

Au Ministère de l'Enseignement Supérieur

  • En collaboration avec la société civile (notamment les organisations estudiantines, les organisations d'enseignants et les organisations de défense des droits humains), revoir et étendre le code de conduite à l'intention des étudiants de façon à souligner tout particulièrement l'importance du respect des droits humains dans le contexte éducatif, et y inclure des mesures disciplinaires claires à appliquer en cas de violations du code de conduite.
  • Mener des actions de sensibilisation sur les campus afin de promouvoir le code de conduite révisé à l'intention des étudiants.
  • Prendre les mesures disciplinaires appropriées (notamment exclure temporairement du campus et/ou saisir la police en vue de l'ouverture d'une enquête, s'il y a lieu) à l'encontre des personnes impliquées dans les violences et la criminalité sur les campus.
  • Travailler en étroite collaboration avec les autorités universitaires en vue d'élaborer des mesures visant à mettre fin au contrôle abusif exercé par la FESCI et d'autres organisations d'étudiants dans les complexes universitaires, notamment les cités estudiantines. Instaurer des mesures disciplinaires et s'il y a lieu, engager des poursuites judiciaires à l'encontre des étudiants et des groupes qui se livrent à de telles activités.

À tous les partis politiques

  • Se dissocier publiquement de toute organisation estudiantine qui se livre de façon répétée à des activités illicites.
  • S'engager à saisir la police afin qu'elle ouvre une enquête sur toute activité criminelle qui serait perpétrée par des groupements estudiantins et autres groupes de jeunes.
  • Lors des prochaines élections présidentielles et parlementaires, contribuer à la mise en route d'un dialogue national sur le thème de la violence dans les écoles et les universités en présentant une plateforme visant à atténuer ce problème.

Au Bureau national de la FESCI

  • Prendre des mesures visant à décourager et prévenir les délits commis par les membres de la FESCI, notamment en dénonçant publiquement les pratiques illégales passées, en instituant des mécanismes de contrôle internes et des programmes éducatifs, ainsi qu'en créant des règles de conduite organisationnelles et en les appliquant. Exclure les membres impliqués dans des activités criminelles.
  • En collaboration avec les ministères du gouvernement et les membres de la société civile (notamment d'autres organisations estudiantines, des organisations d'enseignants et des organisations de défense des droits humains), participer à l'élaboration d'un code de conduite révisé à l'intention des étudiants ; s'engager publiquement à respecter ses exigences ; et coopérer avec les responsables universitaires pour faire appliquer le code à l'encontre des membres de la FESCI.
  • Coopérer aux enquêtes menées par la police sur des crimes qui auraient été commis par des membres de la FESCI, notamment les récentes attaques contre des organisations de défense des droits humains.
  • Apporter publiquement son soutien et participer aux activités de l'Observatoire des Droits et des Libertés en Milieu Universitaire (ODELMU), un centre pour l'éducation au civisme et à la  non-violence situé sur le campus universitaire et administré par la Ligue Ivoirienne des Droits de l'Homme (LIDHO).

Aux organisations locales de défense des droits humains et autres associations de la société civile

  • Poursuivre et étendre la campagne de sensibilisation menée dans les écoles et les universités au sujet des droits humains et des méthodes non-violentes de changement social.
  • Aider à promouvoir un dialogue national plus poussé sur le problème de la violence dans les écoles et les universités en soulevant la question dans les médias locaux et les forums publics ainsi qu'avec les partis politiques.

Aux États-Unis, à la France, à l'Union européenne et autres bailleurs de fonds internationaux

  • Appeler, tant publiquement qu'en privé, le gouvernement ivoirien à ouvrir des enquêtes sur les membres des groupes pro-gouvernementaux responsables de crimes, notamment de meurtres, de viols, d'agressions et d'actes d'extorsion, et s'il y a lieu à les punir conformément aux normes internationales.
  • Apporter un soutien aux programmes du gouvernement et de la société civile qui promeuvent la réconciliation sur les campus, les méthodes non-violentes de changement social et une sensibilisation aux droits humains

Méthodologie

Le présent rapport est basé sur les recherches de terrain effectuées en Côte d'Ivoire, à Abidjan et Bouaké, en août, septembre et octobre 2007. Dans le cadre de ces recherches, Human Rights Watch a interrogé plus de 50 étudiants ou anciens étudiants universitaires, dont les dirigeants de sept différentes fédérations et associations estudiantines. La vaste majorité des étudiants avec lesquels nous nous sommes entretenus se sont identifiés comme étant membres ou ex-membres de la FESCI. Cinq de ces 50 personnes ont été interviewées en petits groupes, les autres l'ont été individuellement.

En dehors des étudiants, Human Rights Watch a eu des entretiens avec des professeurs d'université ivoiriens ; des enseignants du secondaire ; des policiers ; des juges ; des fonctionnaires et ex-fonctionnaires des Ministères de l'Enseignement Supérieur, de la Justice et de l'Intérieur ; des représentants des rebelles des Forces Nouvelles ; 1 des représentants de la Mission des Nations Unies en Côte d'Ivoire (ONUCI) ; des diplomates ; des fonctionnaires de mairie ; des journalistes ; des syndicats de transporteurs ; et des marchands travaillant aux abords des bâtiments universitaires.

Outre ces recherches datant de 2007, lors de précédentes missions réalisées en Côte d'Ivoire depuis 2000, Human Rights Watch a recherché et recueilli des informations sur les violences perpétrées par des membres de groupes pro-gouvernementaux tels que la FESCI. Lors de ces missions, les chercheurs se sont entretenus avec un large éventail de sources, notamment des victimes d'exactions commises par la FESCI, des diplomates, des fonctionnaires des Nations Unies, des membres d'organisations non gouvernementales (ONG), ainsi que des fonctionnaires du gouvernement ivoirien appartenant à tous les camps. Une partie des résultats de ces recherches a été utilisée dans le présent rapport.

Nous avons pris soin de nous assurer auprès des victimes qu'en racontant leur expérience, elles ne seraient pas davantage traumatisées et qu'elles ne mettraient pas en danger leur intégrité physique. Les entretiens ont eu lieu en français. Nous ne révélons le nom d'aucun des témoins des incidents afin de protéger leur identité, leur vie privée et leur sécurité. À leur demande, les noms des policiers, des juges et de plusieurs autres fonctionnaires du gouvernement ne sont pas mentionnés pour des raisons de sécurité. Human Rights Watch a pu identifier des victimes et des témoins grâce à l'aide de plusieurs organisations locales ; toutes ont demandé que leur identité demeure confidentielle.

1 Depuis le coup d'État manqué perpétré fin 2002, la Côte d'Ivoire est divisée entre le nord contrôlé par les rebelles et le sud contrôlé par le gouvernement. En raison de la participation des rebelles (connus sous le nom de « Forces Nouvelles ») au processus de paix actuel et au gouvernement d'union, la presse locale ivoirienne et plusieurs autres institutions ont commencé à utiliser le terme « ex-rebelles » lorsqu'elles se réfèrent aux membres des Forces Nouvelles. Pour des raisons de cohérence historique, et vu que les Forces Nouvelles n'ont pas encore totalement déposé les armes, nous continuons à utiliser le terme « rebelles » dans le présent rapport.

 

Contexte général de la crise politico-militaire en Côte d'Ivoire

Pendant les 30 premières années qui ont suivi son indépendance en 1960, la Côte d'Ivoire a joui d'une relative stabilité et d'une prospérité économique sous la direction du Président Félix Houphouët-Boigny, un catholique romain de l'ethnie baoulé, originaire du centre géographique du pays. Le programme politique et économique post-indépendance de Houphouët-Boigny reposait sur plusieurs piliers : un accent mis sur une agriculture d'exportation en tant que stratégie de développement, une politique d'ouverture à l'immigration et des liens extrêmement étroits avec l'ancienne puissance coloniale, la France, qui garantissaient la sécurité du gouvernement. Au cours de cette période, la Côte d'Ivoire s'est muée en puissance économique clé de l'Afrique de l'Ouest, en leader mondial de la production de cacao et de café et en force d'attraction pour les travailleurs migrants qui, selon les estimations, ont fini par représenter 26 pour cent de la population du pays. 2

Certes, la Côte d'Ivoire a peut-être été un moteur économique de la sous-région, mais elle n'a pas été un modèle de gouvernance et de justice. Le Parti Démocratique de la Côte d'Ivoire (PDCI), parti de Houphouët-Boigny, a monopolisé l'activité politique dans le cadre d'un régime autocratique à parti unique. Alors que ses gouvernements PDCI étaient censés refléter la composition ethnique et religieuse du pays, le maintien au pouvoir était basé sur une stratégie de « coalition ethnique » réunissant des groupes du nord et du centre du pays. 3 Sous le règne de Houphouët-Boigny, beaucoup de groupes du sud et de l'ouest se sont sentis exclus et politiquement frustrés. 4

À la fin des années 1980, le « miracle ivoirien » s'est mis à battre de l'aile, pris entre l'effondrement des prix du cacao et la progression de la dette extérieure, débouchant sur une grave récession économique. Les fondements du Houphouëtisme ont commencé à se déliter. Conjuguée à l'impact des mesures d'ajustement structurel imposées par les institutions financières internationales et les bailleurs de fonds, la récession a non seulement affecté le secteur du cacao et du café mais également le marché de l'emploi en général. En conséquence, un nombre croissant de jeunes urbains ayant un bon niveau d'éducation se sont vus dans l'impossibilité de trouver un emploi. 5  À mesure que le chômage et la frustration progressaient, les pressions émanant des partis d'opposition et de la société civile (notamment des syndicats et des groupements estudiantins) pour réformer et démocratiser le régime à parti unique ivoirien se sont, elles aussi, amplifiées.

La lutte pour la succession

Le décès de Houphouët-Boigny en 1993 a marqué le début officiel d'une lutte ouverte pour la succession politique qui allait mener la Côte d'Ivoire à deux doigts de la catastrophe. Alors que les candidats représentant les principaux blocs ethniques et géographiques commençaient à se disputer le poste présidentiel à l'approche des élections de 1995, les questions d'ethnicité et de nationalité ont été propulsées à l'avant-plan. 6 Afin d'exclure des adversaires, les politiciens ont commencé à utiliser la rhétorique de l' « ivoirité »—un discours politique ultranationaliste et exclusiviste axé sur l'identité ivoirienne et le rôle des immigrés dans la société ivoirienne et marginalisant ceux perçus comme des étrangers. 7

Le Rassemblement des Républicains (RDR), parti d'opposition qui, depuis sa création, est dominé par des Ivoiriens du nord à majorité musulmane, a boycotté l'élection de 1995, après que la candidature de l'ex-premier ministre Alassane Dramane Ouattara eut été adroitement interdite. 8 Exprimant des inquiétudes au sujet de la transparence, le Front Populaire Ivoirien (FPI), parti d'opposition dirigé par le président actuel Laurent Gbagbo, a également boycotté l'élection, et Henri Konan Bédié du PDCI a remporté le scrutin avec 96 pour cent des voix.

Au cours des six ans de règne de Bédié, les allégations de corruption et de mauvaise gestion se sont multipliées, et Bédié s'est de plus en plus appuyé sur le favoritisme ethnique pour s'assurer un soutien dans un climat économique défavorable. Des groupes d'opposition politique, dont le RDR et le FPI, ont formé une alliance appelée le Front républicain en vue de combattre cette « mauvaise gestion ». La coalition s'est par la suite désintégrée suite à des frictions internes.

Le coup d'État de 1999 et les élections de 2000

En décembre 1999, le Général Robert Gueï, un Yacouba originaire de l'ouest et ancien chef d'état-major de l'armée, s'est emparé du pouvoir au cours d'un coup d'État mené suite à une mutinerie de sous-officiers. 9 Surnommé « le Père Noël en treillis », Gueï a au départ été accueilli favorablement par la plupart des groupes d'opposition qui voyaient en lui un changement opportun après le long règne du PDCI et le régime corrompu de Bédié. Néanmoins, les promesses de Gueï d'éliminer la corruption et de former un gouvernement ivoirien non sectaire ont rapidement été éclipsées par ses ambitions politiques personnelles, par les mesures répressives auxquelles il a recouru contre l'opposition réelle et présumée, et par l'impunité quasi totale pour les atteintes aux droits humains commises par les militaires. 10

Tout au long de l'année 2000, la politique ivoirienne allait connaître des clivages ethniques et religieux de plus en plus profonds. Dans ce climat peu propice, les élections allaient s'avérer  « calamiteuses », pour citer le Président Gbagbo, vainqueur de ce scrutin. 11

Plusieurs semaines avant l'élection présidentielle d'octobre, le gouvernement a jugé que la majorité des candidats étaient inéligibles, y compris Alassane Ouattara du RDR et l'ex-président Bédié du PDCI, le scrutin électoral devenant alors une lutte entre le FPI de Laurent Gbagbo et le Général Gueï. Lorsqu'il est apparu clairement que Gbagbo avait pris l'avantage le jour de l'élection, Gueï a cherché à passer outre aux résultats du scrutin et à s'emparer du pouvoir, provoquant d'énormes mouvements de protestation populaire et la perte du soutien de l'armée. Le Général Gueï a fui le pays le 25 octobre 2000 et Laurent Gbagbo a été investi président le lendemain.

Peu après la fuite de Gueï, les sympathisants du RDR—appelant à de nouvelles élections « sans exclusion »—se sont heurtés aux partisans du FPI et ont été pris pour cible par les forces de sécurité gouvernementales, faisant de nombreuses victimes. Ces massacres, qui constituent l'épisode le plus sanglant de violence politique de l'histoire de la Côte d'Ivoire depuis l'indépendance, ont choqué tant les Ivoiriens que les membres de la communauté internationale, mettant cruellement en lumière le danger que représente la manipulation des loyalismes ethniques et des préjugés latents à des fins politiques. 12

Les efforts déployés par le Président Gbagbo pour inclure des membres des partis d'opposition dans son gouvernement ont été considérés comme étant surtout symboliques et, en 2001-2002, les tensions politiques demeuraient fortes.

La guerre de 2002

Le 19 septembre 2002, les rebelles du Mouvement Patriotique de Côte d'Ivoire (MPCI), dont les membres proviennent en grande partie du nord du pays à majorité musulmane, ont attaqué Abidjan, la capitale économique et de fait de la Côte d'Ivoire, ainsi que les villes de Bouaké et de Korhogo dans le nord. 13 Le but avoué des rebelles était de corriger les récentes réformes de l'armée, d'organiser de nouvelles élections, de mettre fin à l'exclusion politique et à la discrimination à l'égard des Ivoiriens du nord et de révoquer le Président Gbagbo, qu'ils considéraient être arrivé illégalement au pouvoir suite aux irrégularités ayant entaché les élections de 2000. Bien qu'ils n'aient pas réussi à s'emparer d'Abidjan, les rebelles ont rencontré très peu de résistance et sont rapidement parvenus à occuper et à contrôler la moitié du pays. Bientôt rejoints par deux autres factions rebelles de l'ouest, ils ont formé une alliance politico-militaire appelée les Forces Nouvelles (FN). 14

Le conflit armé entre le gouvernement et les Forces Nouvelles a pris fin en mai 2003 avec la signature d'un accord de cessez-le-feu complet. 15 Depuis 2003, le pays a de fait été divisé en deux, le nord enclavé étant contrôlé par les Forces Nouvelles basées à Bouaké, et le sud, où vit la majorité de la population du pays estimée à 20 millions, étant aux mains du gouvernement.

Les accords de paix

Depuis la fin des hostilités en 2003, la France, la Communauté Économique Des États d'Afrique de l'Ouest (CEDEAO), l'Union Africaine ainsi que les Nations Unies ont toutes été les fers de lance d'initiatives visant à sortir de l'impasse politico-militaire en Côte d'Ivoire. Ces efforts ont débouché sur une kyrielle d'accords de paix non respectés, un niveau record de plus de 11 000 soldats étrangers 16 sur le sol ivoirien pour prévenir une guerre totale et protéger les civils, et l'imposition d'un embargo de l'ONU sur les armes outre des sanctions économiques et des interdictions de se déplacer à l'étranger. 17

En mars 2007, le Président Gbagbo et le dirigeant rebelle Guillaume Soro ont signé un accord de paix négocié sous l'égide du président burkinabé Blaise Compaoré (« L'Accord de Ouagadougou ») et approuvé ensuite par l'Union Africaine et le Conseil de sécurité des Nations Unies. 18 L'Accord de Ouagadougou est le premier à avoir été directement négocié par les principaux belligérants, de leur propre initiative, et a débouché sur la nomination de Guillaume Soro au poste de premier ministre d'un gouvernement d'union. Les efforts de mise en œuvre qui ont suivi la signature ont posé d'importants jalons dans le processus de paix, même si les conditions préalables essentielles à la tenue des élections, dont l'inscription sur les listes électorales et le désarmement, sont loin d'être réunies. 19 Les élections présidentielles sont pour l'instant prévues fin novembre 2008, soit environ trois ans après l'expiration du mandat constitutionnel du Président Gbagbo.

Les retombées de la cris e sur les droits humains

Pour les civils vivant des deux côtés de la ligne de partage politico-militaire, la crise a été, et continue d'être, dévastatrice sur le plan des droits humains. 20 Les troubles politiques et l'impasse qui ont suivi le conflit armé de 2002-2003 opposant le gouvernement aux rebelles basés dans le nord ont été ponctués d'atrocités et de graves atteintes aux droits humains imputables aux deux camps, notamment des exécutions extrajudiciaires, des massacres, des violences sexuelles, des disparitions forcées et nombre de cas de torture. Ces exactions se sont poursuivies, dans une large mesure en raison de la culture de l'impunité qui prévaut.

En Côte d'Ivoire, les rebelles se sont livrés à des exactions généralisées à l'encontre des civils dans certaines zones sous leur contrôle. Exécutions extrajudiciaires, massacres, torture, cannibalisme, mutilation, recrutement et utilisation d'enfants soldats ainsi que violences sexuelles, dont des viols, viols collectifs et agressions sexuelles effroyables, sont autant d'exactions attribuables aux rebelles. Les combattants libériens opérant aux côtés des groupes rebelles ivoiriens se sont rendus responsables de quelques-uns des pires crimes. Néanmoins, même après leur départ, diverses formes de violence ont subsisté.

En réponse à la rébellion, les forces gouvernementales et les mercenaires libériens recrutés par le gouvernement ont fréquemment attaqué, arrêté et exécuté ceux qu'ils percevaient comme des partisans des forces rebelles en se basant sur leur affiliation ethnique, nationale, religieuse et politique. Même après la cessation des hostilités actives, les forces de sécurité de l'État, aidées par des groupes pro-gouvernementaux tels que  les Jeunes Patriotes (JP), ont régulièrement harcelé et intimidé la population, en particulier les personnes perçues comme ayant des sympathies pour les rebelles des Forces Nouvelles ou l'opposition politique. Dans les zones sous contrôle gouvernemental, les forces de sécurité ont fréquemment extorqué et brutalisé des musulmans, des personnes originaires du nord et des immigrés ouest-africains, souvent sous couvert de banals contrôles de sécurité à des barrages routiers.

Des deux côtés de la ligne de partage politico-militaire, les violations les plus atroces des droits humains ont atteint un niveau record de 2002 à 2004 environ, s'atténuant au cours des dernières années. Des atteintes aux droits humains persistent toutefois et ne sont pas combattues ; tout particulièrement lorsque les forces de sécurité gouvernementales et les rebelles des Forces Nouvelles continuent à se livrer à des actes d'extorsion généralisés aux barrages routiers et, dans une moindre mesure, à des violences sexuelles à l'égard des femmes et des filles.

Nation divisée, la Côte d'Ivoire commence seulement à émerger de la crise politique et militaire la plus grave de son histoire de l'après-indépendance. La criminalité généralisée qui a eu lieu, et continue d'avoir lieu, dans le milieu universitaire du fait de groupes estudiantins a pour toile de fond cette situation d'instabilité, de violence et d'impunité.

2 Les principales communautés immigrées proviennent des pays frontaliers tels que la Guinée, le Mali et le Burkina Faso. Au moins 52 pour cent sont d'origine burkinabée. Nordiska Afrikainstitutet, « The Roots of the Military-Political Crises in Côte d'Ivoire », Rapport No. 128, 2004.

3 La Côte d'Ivoire est une mosaïque ethnique de plus de 60 groupes  ayant migré des pays voisins au fil des siècles. Le pays reste grosso modo divisé en blocs régionaux. Le centre et l'est sont principalement occupés par les Baoulés et les Agnis, provenant tous deux de la migration des Akans du Ghana. Le nord abrite en grande partie deux principaux groupes ethniques : les Malinkés (appartenant au groupe mande du nord) qui ont migré de Guinée et du Mali, ainsi que les peuples sénoufo et lobi (appartenant au groupe gour) qui ont migré du Burkina Faso et du Mali. L'ouest est peuplé par le groupe mande du sud—majoritairement les groupes ethniques dan ou yacouba et gouro, qui ont migré de zones situées à l'ouest de la Côte d'Ivoire actuelle. Enfin, le sud-ouest abrite les peuples krous, notamment les Bétés, qui seraient parmi les premiers migrants originaires de la côte sud-ouest. En dépit de ces divisions générales, un brassage important de ces populations existe en milieu urbain, par exemple à Abidjan, et dans les zones de culture de cacao à l'ouest et au sud-ouest.

4 Sous le régime de Houphouët-Boigny, plusieurs épisodes de répression ont eu lieu contre les Ivoiriens « du Sud », notamment en 1970 contre les Bétés. Voir Tiemoko Coulibaly, « Lente décomposition en Côte d'Ivoire », Le Monde diplomatique , novembre 2002 ; Jean-Pierre Dozon, « La Côte d'Ivoire entre Démocratie, Nationalisme et Ethnonationalisme », Politique Africaine , No. 78 (juin 2000), pp. 45-62.

5 Voir Richard Banégas, « Côte d'Ivoire: Patriotism, Ethnonationalism and Other African Modes of Self-writing », African Affairs , 105/421 (2006), p. 539 ; Jean Pierre Chaveau, « Question foncière et construction nationale en Côte d'Ivoire », Politique Africaine , No. 78 (juin 2000), p. 112.

6 Les principaux candidats étaient le successeur baoulé de Houphouët-Boigny, Henri Konan Bédié, du centre géographique de la Côte d'Ivoire, Laurent Gbagbo, le dirigeant bété du Front Populaire Ivoirien (FPI) du sud, et Alassane Dramane Ouattara du Rassemblement des Républicains (RDR), dont l'électorat est composé majoritairement de nordistes.

7 Voir de manière générale Ruth Marshall-Fratani, « The War of ‘Who is Who': Autochthony, Nationalism, and Citizenship in the Ivorian Crisis », African Studies Review , Vol. 49, No 2 (Septembre 2006), pp. 9-43.

8 Avant les élections de 1995, l'Assemblée nationale a adopté un nouveau code électoral qui a privé les résidents africains non ivoiriens du droit de vote et a interdit les candidats présidentiels dont l'un des deux parents était de nationalité étrangère et qui n'avaient pas vécu en Côte d'Ivoire pendant les cinq années précédentes. Nombreux sont ceux qui pensent que l'adoption de la loi avait pour objectif non avoué l'exclusion de la candidature de Ouattara.

9 Le Général Gueï avait été chef d'état-major de l'armée sous Bédié jusqu'aux élections présidentielles de 1995 où il avait été démis de ses fonctions pour avoir refusé d'utiliser l'armée contre des contestataires.

10 Amnesty International, « Côte d'Ivoire: Some military personnel believe they have impunity above the law », AI Index: AFR 31/003/2000, 18 septembre 2000.

11 Thomas Hofnung, La Crise ivoirienne: Dix clés pour comprendre (Paris: La Découverte, 2005), p. 43.

12 Plus de 200 personnes ont perdu la vie et des centaines ont été blessées lors des violences qui ont entouré l'élection présidentielle d'octobre et les élections parlementaires de décembre. Les exactions perpétrées par les forces de sécurité de l'État, notamment des massacres, des viols, des actes de torture et des arrestations arbitraires, sont examinées en détail dans Human Rights Watch, C ôte d'Ivoire – Le nouveau racisme : La manipulation politique de l'ethnicité en Côte d'Ivoire , vol. 13, no.6 (A), août 2001, http://www.hrw.org/french/reports/ivorycoast/

13 Le coup d'État manqué a été mené par un certain nombre d'officiers subalternes de l'armée qui avaient été au premier plan lors du coup d'État de 1999 mais avaient fui après que plusieurs d'entre eux eurent été arrêtés et torturés sous Gueï. Fin 1999, ils s'étaient réfugiés au Burkina Faso, où ils auraient reçu un entraînement et peut-être d'autres formes de soutien pendant les deux années écoulées entre leur exil hors de Côte d'Ivoire et leur retour le 19 septembre 2002.

14 Le MPCI a été rejoint par deux groupes de l'ouest : le Mouvement pour la Justice et la Paix (MJP) et le Mouvement Populaire Ivoirien du Grand Ouest (MPIGO). Le MJP et le MPIGO étaient composés de centaines de combattants libériens, dont beaucoup avaient combattu autrefois avec des groupes armés liés à Charles Taylor, alors président du Libéria. Dans une moindre mesure, ces groupes comptaient également en leurs rangs des combattants sierra-léonais qui avaient été membres du groupe rebelle sierra-léonais, le Front révolutionnaire uni ( Revolutionary United Front , RUF).

15 Le cessez-le-feu a volé en éclats le 4 novembre 2004, lorsque le gouvernement a lancé des raids aériens contre les rebelles dans le nord. Les troupes françaises ont répondu aux attaques après que neuf casques bleus français eurent été tués au cours d'une attaque aérienne menée à Bouaké le 6 novembre 2004. L'aviation française a immédiatement détruit deux chasseurs bombardiers Sukhoï 25 ivoiriens, noyau de la minuscule force aérienne du pays, au sol à Yamoussoukro. L'attaque française contre la Force aérienne ivoirienne a déclenché un flot d'invectives à l'encontre de la France et des étrangers sur les chaînes de radio et télévision publiques ivoiriennes ainsi que dans les journaux pro-gouvernementaux qui ont vivement conseillé aux « patriotes » de descendre dans la rue pour défendre la nation. Des habitations, entreprises et institutions françaises ont été pillées et incendiées, provoquant la plus grande opération d'évacuation d'étrangers de l'histoire post-coloniale du pays. Quelque 8 000 personnes originaires de 63 pays ont quitté la Côte d'Ivoire en novembre 2004. Amnesty International estime que des dizaines de manifestants civils ont été tués ou blessés dans des affrontements avec les casques bleus français. Amnesty International, « Côte d'Ivoire : Affrontements entre forces de maintien de la paix et civils : Leçons à tirer », AI Index: AFR 31/005/2006, 19 septembre 2006, http://www.amnesty.org/fr/library/info/AFR31/005/2006 (consulté le 12 novembre  2007).

16 Soldats de maintien de la paix de l'ONU ("casques bleus") et soldats français plus lourdement armés appartenant à l'Opération Licorne.

17 Linas-Marcoussis négocié sous l'égide du gouvernement français en janvier 2003 ; Accra III négocié sous l'égide des pays d'Afrique de l'Ouest et de Kofi Annan, alors Secrétaire général de l'ONU, en juillet 2004 ; et l'Accord de Pretoria négocié sous l'égide du Président sud-africain Thabo Mbeki au nom de l'Union Africaine et signé en Afrique du Sud en avril 2005.

18 Conseil de sécurité des Nations Unies, « Déclaration du Président du Conseil de sécurité; La situation en Côte d'Ivoire », S/PRST/2007/8, 28 mars 2007.

19  L'Accord de Ouagadougou prévoyait à l'origine un calendrier ambitieux s'étalant sur 10 mois qui, s'il avait été suivi, aurait conduit à l'identification des citoyens, à l'inscription sur les listes électorales, au désarmement et à des élections présidentielles début 2008. Néanmoins, depuis sa signature, les dates butoirs pour l'achèvement du désarmement et le processus d'identification n'ont cessé d'être repoussées, aboutissant à la signature d'un nouveau calendrier fin novembre 2007.

20 Pour un tour d'horizon des violations des droits humains fréquemment commises par les deux parties au conflit ivoirien depuis le début des combats en septembre 2002 jusqu'à 2007, voir Human Rights Watch, Pris entre deux guerres : Violence contre les civils dans l'Ouest de la Côte d'Ivoire , vol. 15, no. 14 (A), août 2003, http://hrw.org/french/reports/2003/cotedivoire0803/; Côte d'Ivoire: Le coût de l'impasse politique pour les droits humains , décembre 2005, http://hrw.org/french/backgrounder/2005/cote1205/; Côte d'Ivoire – Un pays au bord du gouffre : la précarité des droits humains et de la protection civile en Côte d'Ivoire , vol. 17, no. 6 (A), mai 2005, http://hrw.org/french/reports/2005/cdi0505/; « Parce qu'ils ont des fusils… il ne me reste rien. » Le prix de l'impunité persistante en Côte d'Ivoire , vol. 18, no. 4(A), mai 2006, http://hrw.org/french/reports/2006/cotedivoire0506/; Côte d'Ivoire: « Mon cœur est coupé » Violences sexuelles commises par les forces rebelles et pro-gouvernementales en Côte d'Ivoire , vol. 19, no. 11(A), août 2007, http://hrw.org/french/reports/2007/cdi0807/.

 

Le militantisme étudiant dans les années 1990 ;  de la clandestinité au schism e politique

Une naissance tumultueuse

A la fin des années 1980, la société civile ivoirienne et l'opposition politique étaient en ébullition. La frustration engendrée par des années de régime à parti unique, conjuguée à une économie déliquescente et à un horizon professionnel de plus en plus bouché pour les jeunes, a suscité des manifestations visant à pousser le gouvernement à la tenue d'élections multipartites. À la pointe du mouvement de contestation du début des années 1990, on retrouve le parti socialiste de Laurent Gbagbo, le FPI, ainsi que le groupement étudiant qui lui était étroitement associé, la FESCI.

La FESCI a été créée en avril 1990 et, avec les syndicats et les partis politiques de gauche, elle a joué un rôle déterminant dans la mobilisation des manifestations organisées contre le pouvoir du PDCI tout au long des années 1990 et 1991. 21 La FESCI était appuyée sur le plan financier et autre par un certain nombre de partis d'opposition de gauche qui venaient de naître, dont le FPI. 22 Dès le départ, Houphouët-Boigny et son parti, le PDCI, ont considéré la FESCI comme un instrument de l'opposition politique et par conséquent, comme subversive.

Après des mois de pressions intenses, Houphouët-Boigny a accepté de légaliser les partis politiques en mai 1990. Plus tard dans l'année, pour la première fois dans l'histoire de la Côte d'Ivoire, les Ivoiriens ont assisté à une élection présidentielle où Houphouët-Boigny était opposé à un autre candidat, Gbagbo du FPI. Houphouët-Boigny a remporté le scrutin avec 82 pour cent des voix et les partis d'opposition ont critiqué les irrégularités ayant entaché l'élection. Mécontents des réformes proposées, les manifestations étudiantes et la pression des partis de l'opposition se sont poursuivies. 23

La FESCI poussée à la clandestinité

Au début des années 1990, de violents affrontements entre les membres de la FESCI et les forces de sécurité gouvernementales ont abouti à une interdiction officielle de la FESCI en tant qu'organisation, forçant ses membres à opérer dans la clandestinité.

En mai 1991, le campus de l'université a connu trois journées de tension et de violents affrontements entre les étudiants et la police après que les étudiants eurent affirmé avoir été attaqués par des voyous pro-gouvernementaux alors qu'ils préparaient une conférence de presse sur les conditions de surpopulation à l'université. Les forces de sécurité ont brutalement dispersé les étudiants en colère qui lançaient des pierres et incendiaient des voitures. 24 Plus tard dans la semaine, l'armée, conduite par Robert Gueï, a mené un raid nocturne brutal dans une cité universitaire de Yopougon, un quartier d'Abidjan. Gueï sera promu général peu de temps après.

En juin 1991, des étudiants qui auraient appartenu à la FESCI ont tué à coups de gourdin un autre étudiant soupçonné d'être un indicateur du gouvernement PDCI sur le campus, Thierry Zebié. Huit étudiants ont été arrêtés et le Premier Ministre Alassane Ouattara, dans un discours diffusé dans tout le pays, a annoncé que la FESCI allait immédiatement être dissolue. Le dirigeant du FPI, Gbagbo, professeur d'université, aurait déclaré que la FESCI n'avait pas commis de crime et que le discours de Ouattara était « une grande erreur ». 25 Pourchassés par les autorités, la plupart des dirigeants de la FESCI ont rejoint la clandestinité.

En janvier 1992, une commission gouvernementale mise sur pied pour enquêter au sujet de la descente effectuée en mai 1991 par le Général Gueï dans la cité universitaire de Yopougon est arrivée à la conclusion que les soldats avaient violé au moins trois filles et sauvagement passé à tabac des étudiants, et que l'initiative de ce raid sauvage était imputable au « seul » Général Gueï. La commission recommandait que Gueï soit sanctionné. 26 Lorsque Houphouët-Boigny a refusé de suivre les recommandations de la commission, invoquant le fait qu'il ne souhaitait pas diviser l'armée, les étudiants ont organisé de violentes manifestations qui ont duré des semaines, affrontant la police, brûlant des pneus, détruisant des vitres et des portes de bâtiments sur le campus et incendiant des véhicules, conduisant à des centaines d'arrestations. 27 Laurent Gbagbo, le fondateur de la FESCI Martial Ahipeaud, ainsi que le président de la Ligue Ivoirienne des Droits de l'Homme (LIDHO), René Dégni Ségui, ont été arrêtés et condamnés à des peines allant de un à trois ans d'emprisonnement mais ils ont été libérés quelques mois plus tard. 28

Affrontements constants au milieu des années 1990

Dans les années qui ont suivi la mort de Houphouët-Boigny, les grèves, boycotts et manifestations estudiantins se sont focalisés, du moins en partie, sur les problèmes traditionnels des étudiants, notamment la surpopulation sur le campus et les bourses d'études. En même temps, chez beaucoup d'étudiants, ces actions étaient néanmoins ressenties comme des actes « politiques » ou « anti-PDCI » posés contre un gouvernement corrompu et non démocratique qu'ils jugeaient peu enclin à améliorer leur sort. 29 En 1995, continuant à appliquer la position « dure » du gouvernement, le ministre de la sécurité de l'époque, Marcel Dibonan Koné, a déclaré lors d'une conférence de presse que quiconque affirmerait être membre de la FESCI serait considéré « hors-la-loi ». 30

À cette époque, les réunions de planification et les conférences de presse de la FESCI étaient souvent brutalement interrompues par des descentes de police. Des centaines de membres et de dirigeants de la FESCI ont été arrêtés, maintenus au secret et, la plupart du temps, libérés sans inculpation. Beaucoup ont été confrontés à des conditions pénibles lors de leur détention, notamment des privations de nourriture, des passages à tabac et des actes de torture. 31 Presque tous les dirigeants de la FESCI pendant les années 1990 ont passé quelque temps en prison 32 et un certain nombre d'entre eux, notamment son fondateur, Martial Ahipeaud, Guillaume Soro et Charles Blé Goudé, ont été considérés par Amnesty International comme des « prisonniers de conscience ». 33

Fin 1997, des vagues continues de grèves, boycotts et manifestations estudiantins ont provoqué la paralysie quasi totale du campus de l'université d'Abidjan, indiquant clairement que la FESCI ne pouvait pas être rayée de la carte par la répression. En septembre de la même année, le président de l'époque, Henri Konan Bédié, annonçait que « L'heure est venue de mettre fin à une crise qui fait du tort à la nation entière », promettant que davantage d'argent serait investi dans le système universitaire délabré et surpeuplé. 34 Une semaine plus tard, l'interdiction frappant la FESCI était levée.

Le schisme interne à la fin des années 1990

Une fois que la FESCI a été en mesure de fonctionner ouvertement, et alors que le paysage politique ivoirien dans son ensemble connaissait une plus grande ouverture, des fissures politiques ont commencé à voir le jour au sein du leadership de l'organisation. En 1998, la FESCI a tenu ses premières élections publiques, le candidat du Secrétaire général sortant Guillaume Soro et numéro deux dans la hiérarchie de l'organisation, Karamoko Yayoro, aujourd'hui président de l'aile jeune du parti d'opposition RDR, se mesurant à Charles Blé Goudé, maintenant chef du groupe pro-gouvernemental, les Jeunes Patriotes. Certains ont vu dans ces élections une lutte pour le contrôle de la FESCI entre deux partis politiques, le RDR et le FPI. 35 Blé Goudé a remporté les élections et depuis lors, l'association a été considérée par beaucoup comme étant l'alliée exclusive du FPI. 36

La trêve survenue fin 1997 avec le gouvernement allait être de courte durée. Accusant Bédié d'être en défaut de tenir ses promesses d'accroître l'aide financière destinée aux étudiants, la FESCI a, en 1999, pris la tête de violents mouvements de contestation, réclamant une hausse des bourses d'études. Au cours de ces manifestations, les étudiants se sont livrés à des actes généralisés de vandalisme, démolissant entre autres des voitures et pillant des magasins et des entreprises, actes qui ont entraîné des centaines d'arrestations ; la fermeture de bon nombre d'institutions éducatives publiques dans tout le pays ; la fermeture de résidences universitaires, et une « année blanche » pour les étudiants dans la plupart des disciplines (une année sans examens, forçant les étudiants à redoubler). Le Président Bédié et son cabinet ont dénoncé un « mouvement de déstabilisation, de nature quasi insurrectionnelle » fomenté par la FESCI et « ses manipulateurs locaux et externes », et ont menacé d'arrêter les dirigeants de la FESCI, dont la plupart se sont cachés. 37

En réponse, la police a pris d'assaut les cités universitaires en mai 1999 dans le cadre d'une répression brutale, faisant couler le sang et endommageant tout sur son passage en pourchassant les étudiants, tabassant et donnant des coups de pied à beaucoup de ces derniers. Plusieurs étudiants ont été transportés d'urgence dans un hôpital voisin avec des membres fracturés et des blessures à la tête. 38 En août, Blé Goudé a été arrêté, inculpé de troubles de l'ordre public et incarcéré à la prison de haute sécurité d'Abidjan, pour être rapidement transporté d'urgence à l'hôpital fin septembre pour des problèmes respiratoires. 39 En octobre, les tensions ont diminué lorsque Bédié a signé un décret accordant l'amnistie aux étudiants reconnus coupables de, ou détenus pour, des actes de violence commis lors des manifestations de l'année et il a libéré Blé Goudé. Quand la FESCI a finalement suspendu sa grève fin novembre 1999, l'année en cours avait été violente et tumultueuse mais elle devait encore connaître son plus grand événement.

La crise éclate, l'université est secouée, 1999-2002

En décembre 1999, près de 40 ans de règne du PDCI ont brutalement pris fin lorsque l'ancien chef de l'armée ivoirienne, le Général Gueï, a évincé le Président Bédié en s'emparant du pouvoir par un coup d'État. Le « Front républicain », une alliance de raison conclue en avril 1995 entre les partis d'opposition, s'est dissout. Reflétant la politique nationale, les divisions qui avaient vu le jour au sein de la FESCI en 1998 se sont rapidement intensifiées dans le nouveau climat politique, et l'organisation a commencé à se fracturer en fonction des tendances politiques. Pendant ce temps, les partis politiques, s'efforçant de bénéficier d'un soutien tactique en cette année électorale, ont cherché à gagner la faveur de la FESCI, en partie à cause du contrôle convoité de la rue qu'elle pouvait offrir ainsi que du nombre de voix qu'elle pouvait drainer parmi les jeunes. 40

En mai 2000, la tendance qui allait être connue sous le nom de la « dissidence » de la FESCI, dirigée par Doumbia Major, deuxième dans la hiérarchie de la FESCI et sympathisant du RDR, a accusé Blé Goudé de mal gérer les fonds et a tenté de remettre en question le leadership de ce dernier dans l'organisation. En réponse, Blé Goudé a accusé Major et ses partisans de chercher à prendre le pouvoir au sein de la FESCI au profit du RDR, affirmé qu'Alassane Ouattara finançait les « dissidents » et mis en garde contre le fait que le RDR tenterait d'utiliser la FESCI pour aider le parti à remporter l'élection présidentielle prévue plus tard dans l'année. 41 Des membres du gouvernement Gueï ont également accusé les dissidents d'être manipulés par le RDR. 42

Cela a marqué le début d'une lutte ouverte, souvent sanglante, pour le contrôle de la FESCI (communément appelée la « guerre des machettes ») entre une faction « loyaliste » dirigée par Charles Blé Goudé (qui appuyait en général la junte militaire et le FPI) et une faction « dissidente » conduite par Major (dont beaucoup de membres étaient pro-RDR). En gros, les divisions au sein de la FESCI pendant la « guerre » présentaient le même caractère régional et ethnique que celui pris par la crise ivoirienne jusqu'à aujourd'hui, le FPI trouvant ses sympathisants parmi la population du sud à majorité chrétienne et le RDR recueillant les siens parmi la population du nord à majorité musulmane. 43

Durant la « guerre », les factions loyalistes et dissidentes de la FESCI au sein de la population étudiante se sont pourchassées avec des machettes et des gourdins, provoquant la mort d'au moins six personnes et faisant des dizaines de blessés graves, des étudiants étant précipités par les fenêtres, frappés et presque battus à mort à coups de machettes. 44 Pour les membres des deux factions, ainsi que pour les étudiants non alignés, cette période restera gravée dans les mémoires comme celle du « règne de la terreur » sur les campus. 45

Publiquement, Gueï a appelé les étudiants à « laisser la politique à la maison » et a même menacé de conscription les responsables de violences étudiantes. L'armée et d'autres forces de sécurité sont intervenues à plusieurs reprises lors des affrontements entre étudiants, arrêtant souvent ceux qui étaient impliqués dans la bataille. Cependant, selon d'anciens dissidents interrogés par Human Rights Watch, les arrestations étaient souvent sélectives, ciblant plus particulièrement les dissidents, et les loyalistes qui étaient arrêtés étaient souvent relâchés presque immédiatement après. 46 Quelques membres dissidents qui avaient été arrêtés ont confié à Human Rights Watch que lors de leur garde à vue, ils avaient été battus par des soldats et accusés d'accepter de l'argent et des armes d'Alassane Ouattara. 47

Des violences ont éclaté à l'échelle nationale en 2000, lors de la présidentielle d'octobre et des élections parlementaires de décembre, faisant plus de 200 morts. Les forces de sécurité de l'État ont surtout abattu des manifestants pro-RDR dans les rues d'Abidjan ; des centaines de membres de l'opposition, dont beaucoup de gens du nord et de sympathisants du RDR visés sur la base de leur ethnicité et de leur religion, ont été arbitrairement arrêtés, détenus et torturés, et les forces de sécurité de l'État ont commis des viols et d'autres violations des droits humains en collusion avec les groupes de jeunes pro-FPI, notamment la FESCI. 48 Deux victimes interrogées par Human Rights Watch après les élections ont expliqué avoir été battues par des membres de la FESCI travaillant en collaboration avec les gendarmes, qui ont eux-mêmes participé aux passages à tabac. 49

Après que les violences électorales de la fin 2000 se furent calmées, les deux factions étudiantes ont organisé des congrès parallèles pour élire un nouveau secrétaire général début 2001. Laissant présager la division officielle du pays moins de 18 mois plus tard, les loyalistes ont élu Jean-Yves Dibopieu à Abidjan, tandis que les dissidents élisaient Paul Gueï à Bouaké, une ville du centre du pays devenue le fief de la dissidence. 50 La « guerre » a repris et les campus d'Abidjan et de Bouaké se sont retrouvés rongés par des violences semblables à celle de l'année précédente. 51

En mai 2001, sous la pression du gouvernement et des associations de la société civile, les représentants des deux factions de la FESCI se sont rencontrés à Bingerville, un quartier d'Abidjan, pour négocier. Aux termes des « Accords de Bingerville » signés par les deux factions, la « guerre des machettes » qui durait depuis un an a pris fin, Jean-Yves Dibopieu devenant secrétaire général et le leader dissident, Paul Gueï, son adjoint. 52

À ce stade toutefois, bon nombre des principaux dissidents avaient soit déjà fui Abidjan, soit été forcés de s'exiler dans des pays voisins tel que le Mali afin d'échapper à la violence. Certains anciens dissidents avaient fait défection pour rejoindre le camp loyaliste, tandis que d'autres cherchaient à s'effacer de la vie politique et syndicale et à poursuivre leurs études dans une paix et un anonymat relatifs.

Incapables d'accepter une Côte d'Ivoire dirigée par le FPI ou d'y opérer, un nombre important d'anciens dissidents de la FESCI ont rejoint la rébellion des Forces Nouvelles, qui a lancé une tentative de coup d'État en septembre 2002 et contrôle actuellement la moitié nord du pays. 53 La rébellion est dirigée par l'ex-président de la FESCI Guillaume Soro. Aujourd'hui, beaucoup de membres de l'administration des Forces Nouvelles sont d'anciens dissidents de la FESCI. Aux yeux de bon nombre de loyalistes de la FESCI, la rébellion n'était que le prolongement de l'insurrection dissidente qu'ils pensaient avoir vaincue sur le campus universitaire quelque 18 mois auparavant. 54

La FESCI et la montée des groupes et milices de jeunes pro-gouvernementaux

Le déclenchement de la guerre civile en septembre 2002 a contribué à la naissance d'un certain nombre de groupes de jeunes et de milices armées pro-gouvernementaux, tant urbains que ruraux. Les dirigeants de beaucoup de ces nouvelles organisations ont fait leurs dents en politique à la FESCI, et plusieurs d'entre eux ont conservé de loyaux partisans au sein des membres actuels de la FESCI. 55 Ensemble, ces groupes sont souvent qualifiés de « galaxie patriotique » dans les discours nationaux.” 56

Au centre de la « galaxie patriotique », on retrouve l'ex-dirigeant de la FESCI Charles Blé Goudé et son groupe pro-gouvernemental de Jeunes Patriotes. 57 Blé Goudé a joué un rôle crucial dans la mobilisation des « jeunes patriotes » à Abidjan pendant et après la guerre, organisant des manifestations pro-gouvernementales de 2003 à 2006 qui ont paralysé Abidjan plusieurs jours de suite, souvent sous le regard complaisant, voire complice, des forces de sécurité gouvernementales. Comme nous l'expliquons plus en détail ci-après, la distinction entre les groupes pro-gouvernementaux tels que la FESCI et ceux dirigés par ses anciens leaders, tels que les Jeunes Patriotes de Blé Goudé, est souvent floue, d'une part parce que les personnes sont souvent membres de plus d'un groupe et d'autre part parce que les manifestations « patriotiques » et autres activités impliquant ces groupes attirent souvent des membres appartenant à toute une gamme d'organisations au sein de la « galaxie patriotique ». 58

Au plus fort de la crise, les membres de la « galaxie patriotique » se sont fréquemment réunis en « agoras » ou parlements de rue, où des centaines de personnes se rassemblaient pour écouter des orateurs qui ralliaient la foule avec un discours ultranationaliste, anticolonialiste et pro-FPI. 59 Leurs diatribes étaient dirigées contre ceux qu'ils percevaient comme des ennemis du gouvernement FPI, et qui, au cours de la crise ivoirienne, étaient tantôt les rebelles, tantôt les partis politiques d'opposition tels que le RDR, ou encore les Français, sans oublier les Nations Unies. 60 Beaucoup d'orateurs « patriotiques » qui ont animé les agoras sont ou ont été membres de la FESCI.

Ex-leader de la FESCI et dirigeant actuel du groupe de jeunes pro-gouvernemental appelé Jeunes Patriotes, Charles Ble Goudé conduit une manifestation le 18 mars 2005 à Abidjan. Il porte un brassard rouge où est inscrit « Licorne dehors » et réclame le départ des troupes françaises de leur ancienne colonie. Dans les années qui ont suivi le début de la guerre, des discours semblables ont souvent été prononcés dans les forums publics connus sous le nom d' « agoras » ou parlements de rue. © 2005 AFP

Bien qu'ils ne fassent pas officiellement partie de l'appareil de sécurité étatique, surtout dans les années d'immédiate après-guerre, les membres de ces groupes ont joué un rôle actif dans les questions de sécurité nationale, notamment en étant de faction aux contrôles routiers sur les routes principales dans les zones aux mains du gouvernement, en opérant des contrôles d'identité auprès des civils et en accomplissant en général des tâches incombant habituellement aux forces de sécurité gouvernementales en uniforme. 61 Ces groupes ont également été utilisés par les responsables gouvernementaux pour réprimer violemment les manifestations de l'opposition, pour museler la presse et étouffer les dissensions anti-gouvernementales, pour fomenter un violent sentiment anti-étranger et pour attaquer les villages contrôlés par les rebelles dans les régions occidentales productrices de cacao et de café. 62 Dans presque tous les cas, les crimes perpétrés par ces groupes jouissent d'une totale impunité.

Depuis la signature de l'accord de paix de Ouagadougou en mars 2007, les tensions politiques qui touchaient l'ensemble de la Côte d'Ivoire se sont atténuées, incitant les groupes pro-gouvernementaux tels que les Jeunes Patriotes à mettre une sourdine au discours au vitriol qu'ils prononçaient auparavant et à mettre fin à la contestation publique. Néanmoins, si les tensions politiques venaient de nouveau à monter, en particulier à la veille de l'élection présidentielle, beaucoup d'observateurs politiques craignent que ces groupes reprennent immédiatement les activités pour lesquelles ils se sont rendus tristement célèbres. 63

À la différence des milices armées qui opèrent principalement dans l'ouest de la Côte d'Ivoire, les groupes de jeunes pro-gouvernementaux ont tendance à être moins ouvertement militarisés dans leur équipement et leur habillement. Bien que certains membres possèdent effectivement des armes, en règle générale ils ne les portent pas ostensiblement ou ne patrouillent pas avec elles. Parce qu'ils ne sont pas officiellement armés, ils ne bénéficieront pas des programmes de Désarmement, de Démobilisation et de Réinsertion (DDR). Toutefois, ils ont en commun avec les milices armées leur forte dévotion au Président Gbagbo et à son FPI au pouvoir et ils partagent avec elles le sentiment qu'ils se sont soulevés pour défendre les institutions de la république contre l'agression armée de la rébellion.

21 Au moment où la FESCI a été créée, la seule association estudiantine légalement reconnue était le Mouvement des Étudiants et Élèves de Côte d'Ivoire (MEECI), qui était une branche de facto du parti au pouvoir, le PDCI.

22 Entretien de Human Rights Watch avec Ekissi Achy, Secrétaire général du PCRCI, Abidjan, 26 août 2007.

23  L'un des premiers dirigeants de la FESCI a expliqué à Human Rights Watch : « Notre but était simple. C'était de nous débarrasser du PDCI. À nos yeux, il n'y avait aucun moyen d'améliorer l'école sans démocratie et pour nous, cela voulait dire se débarrasser du PDCI une fois pour toutes ». Entretien de Human Rights Watch avec l'un des premiers dirigeants de la FESCI , Abidjan, 2 octobre 2007.

24 Gill Tudor, « Ivory Coast Frees Students but Brutality Allegations Linger », Reuters, 18 mai 1991.

25 Nicholas Kotch, « Ivory Coast Premier Heads for Showdown with Opposition », Reuters , 21 juin 1991.

26 Alain Bommenel, « Students fight with police over presidential announcement », Agence France-Presse , 30 janvier 1992.

27 Beaucoup d'anciens membres de la FESCI ont justifié le vandalisme des années 1990 en expliquant que vu que le parti au pouvoir, le PDCI, ne comprenait que le langage de la violence, la violence était le langage qu'ils avaient utilisé. Entretiens de Human Rights Watch avec d'anciens membres de la FESCI, Abidjan, 5 août et 2-3 octobre 2007. En mars 1994, peu après avoir accédé à la présidence de la Côte d'Ivoire, Henri Konan Bédié est connu pour avoir dit aux étudiants qu'ils devraient être raisonnables lorsqu'ils présentent des revendications au gouvernement, les avertissant : « Je ne vise pas le Prix Nobel de la Paix ». Melvis Dzisah, « Côte d'Ivoire : Students Feel the Weight of Strong Government Arm », Inter Press Service , 25 mars 1994.

28 Une vague initiale d'arrestations d'étudiants à la mi-février 1992 n'est parvenue qu'à provoquer de nouvelles vagues de contestation, conduisant à l'arrestation de Laurent Gbagbo, de son épouse Simone Gbagbo, de son fils Michel Gbagbo, et d'autres sympathisants du FPI. Le dirigeant de la FESCI, Martial Ahipeaud, et trois autres leaders étudiants ont été reconnus coupables au pénal d'actes de vandalisme perpétrés lors des manifestations et de « reconstitution d'une association dissoute ». Ils ont été condamnés à trois ans d'emprisonnement. Laurent Gbagbo et huit autres dirigeants politiques et syndicaux ont été reconnus coupables d'incitation à l'émeute et condamnés à deux ans d'emprisonnement. Voir Amnesty International, « Côte d'Ivoire : l'opposition réduite au silence. Condamnation de 77 prisonniers d'opinion », Index AI: AFR 21/08/92, 2 juillet 1992.

29 Comme il est indiqué plus loin dans le présent rapport, ces protestations ont en grande partie cessé lorsque le FPI est arrivé au pouvoir en 2000, en dépit du fait que les conditions et les avantages accordés aux étudiants n'avaient connu aucun réel changement.

30 Amnesty International, « Côte d'Ivoire : Les opposants sont la cible d'une répression systématique », AI Index: AFR 21/01/96, 28 mai 1996.

31 Ibid.

32 En fait, presque tous les secrétaires généraux de la FESCI avant la prise de pouvoir de Gbagbo lors des élections d'octobre 2000 ont passé un certain temps en détention, notamment Martial Ahipeaud (qui a dirigé la FESCI de 1990 à 1993), Eugene Djué (1994-1995), Guillaume Soro (1995-1998) et Charles Blé Goudé (1998-2001).

33 Amnesty International, « Côte d'Ivoire: l'opposition réduite au silence. Condamnation de 77 prisonniers d'opinion », Index AI: AFR 21/08/92, 2 juillet 1992 ; Amnesty International, « Côte d'Ivoire : Les opposants sont la cible d'une répression systématique », AI Index: AFR 21/01/96, 28 mai 1996.

34 Arthur Malu-Malu, « Ivorian president offers students olive branch », Reuters , 30 septembre 1997.

35 En 2002, Charles Blé Goudé a expliqué que les élections de 1998 étaient une lutte entre Gbagbo et Ouattara et que sa victoire contre Karamoko Yayoro et Doumbia Major était la victoire de Gbagbo sur Ouattara. Cité dans Yacouba Konaté, « Les Enfants de la Balle: de la FESCI aux Mouvements de Patriotes », Politique Africaine , No. 89 (mars 2003), p. 60.

36 Il est à noter qu'aux yeux de bon nombre des professeurs et des étudiants avec lesquels nous nous sommes entretenus, la FESCI a toujours été étroitement associée au FPI. Cependant, d'anciens membres de l'organisation interrogés par Human Rights Watch affirment que dans les années 1990, contrairement à aujourd'hui, il y avait des membres de la FESCI d'autres tendances politiques, notamment du FPI, du RDR, du PCRCI et autres. Les anciens membres de la FESCI interrogés soutiennent que cette inclusivité politique a commencé à diminuer avec les élections de 1998 à la FESCI.  Entretiens de Human Rights Watch avec des professeurs et d'anciens membres de la FESCI, Abidjan, 5 août et 4 octobre 2007.

37 « Government closes schools, halts grant payments after student violence », Agence France-Presse , 6 mai 1999.

38 « Police in Ivory Coast disperse demonstrating students », Associated Press, 28 mai 1999.

39 Les journaux de l'opposition ont publié des photos de Blé Goudé menotté à un lit d'hôpital. Cette image emblématique s'est retrouvée par la suite sur la couverture d'un album d'Alpha Blondy, un chanteur de reggae au succès international et l'une des plus grandes stars de la musique en Côte d'Ivoire.

40 Selon les étudiants, les professeurs et les hommes politiques interrogés par Human Rights Watch, tous les principaux partis politiques ont fait des dons à la FESCI en 2000, en nature ou en espèces. Entretiens de Human Rights Watch, Abidjan, 5, 23, 24, 26 août et 2 octobre 2007.

41 « Ivorian student leader accuses RDR party of sowing division », Agence France-Presse, 17 mai 2000. Les ex-dissidents interrogés par Human Rights étaient divisés sur la question de savoir si la dissidence était en fait pro-RDR. Certains étudiants ont reconnu que Doumbia Major avait cherché à rallier la FESCI à la cause RDR tandis que d'autres ont insisté sur le fait que leur décision de rejoindre la dissidence avait été prise parce qu'ils n'étaient pas d'accord avec ce qu'ils considéraient être la décision de Blé Goudé de rallier la FESCI au FPI, ou à tout autre parti politique, car ils estimaient que la FESCI devait être apolitique et indépendante. En dépit de ces deux tendances, il est clair que dans la presse et dans l'imagination du public, la bataille entre factions étudiantes a fini par être perçue comme une bataille entre le FPI et le RDR pour le contrôle de la FESCI. Entretiens de Human Rights Watch avec d'anciens membres de la FESCI, Abidjan, 25 août et 29 septembre 2007.

42 Catherine Simon, « La ‘culture de la haine' gangrène les campus de la Côte d'Ivoire », Le Monde, 7 novembre 2000. De leur côté, les membres de la dissidence ont accusé la faction de Blé Goudé d'avoir reçu de l'argent de la junte militaire. Entretiens de Human Rights Watch avec d'anciens membres de la FESCI, Abidjan, 24 août et 30 septembre 2007.

43 Il convient néanmoins de noter qu'il existe de nombreuses exceptions à cette ligne de partage nord/sud, chrétiens/musulmans et Human Rights Watch a interrogé un certain nombre de dissidents issus de groupes ethniques du sud et de l'ouest et des loyalistes qui étaient des musulmans du nord.

44 Human Rights Watch a recueilli les témoignages de plus d'une douzaine de témoins oculaires au sujet des événements survenus pendant la « guerre », notamment les violences perpétrées par les deux camps. En général, les anciens membres de chaque camp continuent d'accuser les autres d'être les premiers instigateurs des violences. Entretiens de Human Rights avec d'anciens membres de la FESCI, Abidjan, août, septembre et octobre 2007.

45 Entretiens de Human Rights Watch avec d'anciens membres de la FESCI, Abidjan, août, septembre et octobre 2007.

46 De leur côté, les loyalistes prétendent que la junte a aidé les dissidents de manière sélective, plutôt que le contraire. Entretien de Human Rights Watch avec Augustin Mian, Secrétaire général de la FESCI, Abidjan, 26 mars 2008.

47 Entretien de groupe de Human Rights Watch avec d'anciens membres de la FESCI, Abidjan, 25 août 2007.

48 Human Rights Watch, C ôte d'Ivoire – Le nouveau racisme : La manipulation politique de l'ethnicité en Côte d'Ivoire , vol. 13, no.6 (A), août 2001, http://www.hrw.org/french/reports/ivorycoast/

49 Entretiens de Human Rights Watch avec des victimes, Abidjan, 6 et 8 février 2001. D'autres victimes interrogées par Human Rights Watch ont décrit une collaboration similaire entre les forces de sécurité de l'État et les groupes de jeunes lors de la perpétration de violations des droits humains dans la foulée des élections, notamment des viols, mais elles ont qualifié les jeunes d' « étudiants » ou de « jeunes du FPI ».

50 Les dissidents affirment que, contrairement à ce que prescrivent les règles de l'organisation, le congrès qui a élu Dibopieu a eu lieu à l'improviste à Abidjan avec une participation limitée, ce qui a permis à Blé Goudé d'installer le successeur qu'il s'était choisi au poste de secrétaire général. Les dissidents ont par conséquent refusé de reconnaître les résultats de l'élection et ont décidé d'organiser un congrès parallèle à Bouaké, au cours duquel Paul Gueï, un Guéré de l'ouest de la Côte d'Ivoire, a été élu.

51 Certains anciens membres de la FESCI interrogés par Human Rights Watch se réfèrent aux événements de 2001 en utilisant le terme de « seconde dissidence » afin de les distinguer des luttes estudiantines de 2000.

52 « Rival Ivorian student factions sign agreement », Panafrican News Agency , 18 mai 2001.

53 Entretiens de Human Rights Watch avec d'anciens membres de la FESCI, Abidjan, 23, 24 et 25 août 2007.

54 Entretiens de Human Rights Watch avec d'anciens membres de la FESCI, Abidjan, 2 octobre 2007.

55 Hormis la FESCI, les groupes de jeunes pro-gouvernementaux qui ont acquis une importance spéciale après le déclenchement de la guerre civile sont notamment les Jeunes Patriotes ( Congrès Panafricain des Jeunes Patriotes , COJEP) ; l'aile jeune du FPI au pouvoir (JFPI) ; l' Union pour la Libération Totale de la Côte d'Ivoire (UPLTCI) ; et Solidarité Africaine (SOAF). Les Jeunes Patriotes sont dirigés par Charles Blé Goudé, dirigeant de la FESCI de 1998 à 2001. Eugène Djué de l'UPLTCI a été à la tête de la FESCI en 1994-1995. Navigué Konaté, leader de la JFPI a également été membre de la FESCI. SOAF est dirigée par Jean-Yves Dibopieu, qui a été à la tête de la FESCI de 2001 à 2003.

56 Pour une analyse du langage et du phénomène de « patriotisme », signe distinctif d'auto-identité le plus souvent utilisé par les membres des groupes de jeunes pro-gouvernementaux en Côte d'Ivoire,  voir Richard Banégas, « Côte d'Ivoire: Patriotism, Ethnonationalism and Other African Modes of Self-writing », African Affairs , 105/421 (2006).

57 En dépit de son nom, le mot « jeune » est utilisé assez librement. Human Rights Watch a interrogé des « jeunes patriotes » qui approchaient de la quarantaine ou qui avaient un peu plus de 40 ans.

58 Entretiens de Human Rights Watch avec des étudiants et d'anciens membres de la FESCI, Abidjan, août, septembre et octobre 2007.

59 La plus célèbre agora, que toutes les autres prennent pour modèle, est connue sous le nom de « Sorbonne », d'après la célèbre université parisienne. Située dans le centre d'Abidjan, elle opère comme une sorte de « Speaker's Corner » du discours patriotique. Pour de plus amples détails sur la Sorbonne et d'autres agoras, voir Aghi Bahi, « La ‘Sorbonne d'Abidjan : rêve de démocratie ou naissance d'un espace public? », Revue africaine de sociologie (Abidjan), Vol. 7, No. 1 (2003).

60 Pour des exemples textuels de ces harangues, voir Richard Banégas, « La France et l'ONU devant le ‘parlement' de Yopougon. Paroles de ‘jeunes patriotes' et régimes de vérité à Abidjan », Politique africaine , No. 104 (décembre 2006).

61 Ceci est particulièrement vrai pour les milices armées qui opèrent dans les régions occidentales instables de la Côte d'Ivoire où est produit le cacao. La plus importante milice pro-gouvernementale opérant dans l'ouest et le sud-ouest est connue sous le nom de Forces de Libération du Grand Ouest  (FLGO). Les autres milices de l'ouest sont le Mouvement pour la libération de l'ouest de la Côte d'Ivoire, (MILOCI) ; l'Alliance Patriotique Wê (AP-Wê) ; et l'Union des Patriotes Pour la Résistance du Grand Ouest  (UPRGO). La plupart des recrues sont des partisans du FPI du Président Gbagbo. Beaucoup sont également issues du groupe ethnique du président, les Bétés, des groupes apparentés attié, abey et dida, ou des tribus wê et krou. Tant les diplomates occidentaux que les responsables du gouvernement ivoirien qualifient souvent ces groupes et d'autres milices de « forces de sécurité parallèles ».

62 Human Rights Watch a analysé la prolifération des milices pro-gouvernementales ainsi que leur rôle et leur pouvoir dans des travaux précédents. Voir Human Rights Watch, « Côte d'Ivoire – Les milices commettent des abus en toute impunité », 27 novembre 2003, http://hrw.org/french/docs/2003/11/27/cotedi6852.htm; Côte d'Ivoire – Un pays au bord du gouffre : la précarité des droits humains et de la protection civile en Côte d'Ivoire ; Côte d'Ivoire: « Mon cœur est coupé » Violences sexuelles commises par les forces rebelles et pro-gouvernementales en Côte d'Ivoire .

63 Entretiens de Human Rights Watch avec des fonctionnaires des Nations Unies et des représentants d'une organisation locale de défense des droits humains, Abidjan, 26 et 27 mars 2008.